par Jean-Guy Bruneau
Les gouvernements devraient investir davantage dans le « capital humain » de ses citoyens pour améliorer la croissance de l’économie et hausser, en fin de compte, le niveau de vie de l’ensemble de ses habitants.
Une étude réalisée par Serge Coulombe et Jean-François Tremblay, deux économistes rattachés à l’Université d’Ottawa, laisse peu de doute quant aux gains importants qu’on pourrait tirer en s’engageant dans cette voie.
D’après M. Tremblay, « un pays qui augmente
le niveau moyen de compétences de
sa main-d’oeuvre de 1 p. 100 par rapport aux
autres pays verra éventuellement son niveau
de revenu par habitant et son niveau de
productivité de la main-d’oeuvre augmenter
de 1,5 p. 100 et de 2,5 p. 100 respectivement
». Mieux encore, cela représentera un
rendement trois fois supérieur aux résultats
obtenus par des investissements consentis
par les gouvernements dans ce qu’on
appelle le « capital physique »,
comme les infrastructures, les
machines et le matériel.
Depuis fort longtemps, des économistes de pays industrialisés tentaient sans grand succès de cerner le lien entre l’éducation et la croissance économique à long terme d’un pays. Ces insuccès étaient peut-être attribuables au fait que l’on ne mesurait pas les bons indices.
Ce qui démarque l’étude des deux chercheurs, publiée par l’Institut C. D. Howe, c’est justement l’importance qu’elle accorde à l’amélioration des compétences et des habiletés de base des gens par opposition aux indices de scolarité des citoyens, comme élément clé de la croissance de l’économie. L’étude donne à cet égard un éclairage tout à fait nouveau de la situation.
S’il est important pour une personne de posséder un diplôme, puisqu’il lui permet, règle générale, de hausser son niveau de vie personnel, il en va autrement en ce qui a trait à la productivité et à la croissance économique d’un pays. Dans cette perspective, l’amélioration des compétences essentielles (compréhension de textes, de documents, de formulaires, etc. faisant partie du quotidien des travailleurs) suscite un effet beaucoup plus marqué sur la croissance générale de l’économie d’un pays. Le prestigieux magazine The Economist de Londres n’a d’ailleurs pas tardé à reconnaître cette constatation en la qualifiant de « percée majeure », puisqu’elle trace justement ce lien tant recherché entre l’éducation et la croissance de l’économie d’un pays.
Selon M. Tremblay, l’absence de données empiriques fiables empêchait par le passé les économistes de mesurer de façon précise les compétences comparatives des pays en matière de littératie et de numératie. Les deux économistes ont eu recours aux données de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIAA), réalisée au milieu des années 1990, pour mesurer les compétences de personnes âgées de 16 à 65 ans dans une vingtaine de pays. Cet exercice a révélé des données surprenantes pour le Canada.
Au pays, nous réussissons bien dans le domaine de l’éducation, mais sur le plan des compétences de base, c’est une tout autre histoire : nous nous situons au milieu du peloton avec des pays n’affichant pourtant pas le même niveau de développement.
Puisque les compétences agissent davantage sur la croissance économique que sur la scolarité, l’étude suggère que les gouvernements devraient prêter beaucoup plus attention à la productivité même du système d’éducation. À cet égard, la mise en place d’indicateurs de performance fondés sur des tests standardisés de compétences tant chez les élèves que dans les écoles pourrait être d’un précieux apport.
Ces dernières années, de fortes pressions fiscales, le remboursement de la dette et les exigences du public face aux soins de santé ont amené bien des gouvernements à faire des arbitrages douloureux entre l’éducation et la santé. Très souvent, c’est l’éducation qui a écopé. Sans compter que les débats publics au sujet de l’éducation ont porté surtout sur les niveaux postsecondaires. Et pourtant, comme le souligne l’étude Coulombe-Tremblay, la meilleure voie de succès vers l’éducation passe par une économie florissante.
Selon M. Tremblay, l’acquisition de compétences par les adultes déjà sur le marché du travail s’avère aussi très importante. L’évolution rapide des changements technologiques accentue l’aspect prioritaire de l’acquisition continue de connaissances pour les travailleurs. Il importe donc de cibler les programmes pour les adultes se situant au bas de l’échelle des compétences. Ces derniers bénéficient habituellement de bien peu d’appui de leur employeur et ont rarement les moyens de financer eux-mêmes toute initiative visant la mise à jour de leurs compétences.
Pour le Canada, l’immigration constituerait aussi un élément clé de toute stratégie globale à l’égard d’un rehaussement des compétences. Encore là, il s’agirait de miser davantage sur les compétences plutôt que sur la scolarité lors du recrutement des candidats immigrants. D’ailleurs, les normes de scolarité peuvent varier considérablement d’un pays à l’autre. En attirant des immigrants possédant de solides compétences essentielles et en considérant davantage ce facteur dans leur sélection, le Canada pourrait se distinguer parmi les nations du 21e siècle.
Chose certaine, estime M. Tremblay, les décideurs de tous les paliers auraient grand avantage à se pencher sur la mise en valeur des compétences des travailleurs canadiens.