Réseaux

Vol.3, no. 2 Printemps 1998

Alphabétisation
L’alphabétisation et la surdité : un défi pour le millénaire
par Jamie C. MacDougall

L’importance de la recherche consacrée au problème de la lecture et de l’alphabétisation chez les personnes entendantes à augmenté de façon significative depuis les dix dernières années. Même si on ne comprend pas encore très bien ce qui constitue le processus complexe de la lecture, certains faits sont maintenant clairs. Dans les langues tels que l’anglais et le français, on dit que les sons jouent un rôle important. Nous apprenons une langue lorsque nous sommes très jeunes par l’intermédiaire de nos oreilles, et notre première communication est faite par l’entremise de la parole et de l’ouïe. C’est seulement plus tard, vers l’âge de 4 à 6 ans, que nous associons des symboles visuels (l’alphabet) à la suite complexe de sons que nous utilisons déjà depuis trois ou quatre ans.

L’enfant sourd n’a aucun accès, ou un accès très limité, à la parole des autres, ce qui affecte grandement la parole de celui-ci, puisqu’il ne peut entendre les sons. Les enfants sourds apprennent leur ABC dans un monde de silence. Ils voient et reconnaissent les mots mais ne les ont jamais entendus. Il y a aussi le fait important qu’ils n’ont jamais entendu un langage continu de sorte que la grammaire et la syntaxe sont difficiles pour eux. Ils ne savent pas à quoi ressemble une phrase bien structurée, et ils restent perplexes devant des choses comme la voix passive qui inverse l’ordre habituel des mots (sujet-verbe-complément).

Dans le contexte de la surdité et de l’alphabétisation, il est important de prendre en considération l’impact du système d’éducation sur les enfants sourds. Les éducateurs et autres professionnels se divisent avec acharnement à savoir s’il faut se concentrer exclusivement ou non sur les moyens oraux (parole et ouïe) de communication ou si le langage des signes devrait jouer un rôle. Les intervenants qui ne s’en tiennent qu’exclusivement à la communication orale soutiennent qu’il s’impose que les enfants sourds deviennent le plus normal possible tout au long du développement de leur parole et de l’utilisation du reste de leur ouïe. Leur raisonnement est que c’est “un monde d’entendants” et que si la personne sourde doit progresser, il ou elle doit apprendre à communiquer de la façon dont la majorité le fait. Ils font aussi un lien étroit entre la parole et l’ouïe dans le processus de lecture.

Les intervenants en faveur de l’ajout du langage des signes pensent que, dans la plupart des cas, la parole et l’ouïe ne sont malheureusement pas assez développés pour qu’il y ait des communications compréhensibles. Il y a aussi un sentiment grandissant à l’intérieur de la communauté sourde que ceux-ci forment une culture dans la société avec une langue distincte (langage des signes américains-LSA), qui doit être reconnue par tous ceux associés aux personnes sourdes. Les sourds canadiens ont été très impliqués dans la promotion de ce point de vue récemment, et tout porte à croire que leurs opinions prédomineront.

Le langage des signes américains (LSA) à été intensément étudié au cours des vingt-cinq dernières années et toute évidence confirme que l’on utilise la même formule de développement général que le langage parlé. Les sourds veulent maintenant que le LSA soit introduit dans le système scolaire. Bien qu’il y ait une certaine réticence, il semble clair que le LSA sera éventuellement enseigné dans les écoles. En fait, le LAS a déjà gagné de la popularité dans les programmes post-secondaires et dans les programmes de formation pour adultes, et plus précisément dans le contexte de l’approche bilingue/bi-culturelle (BI/BI) à l’éducation.

Maintenant, le défi est double. Premièrement, il faut effectuer de la recherche pure et appliquée sur les déterminants des aptitudes à lire des enfants et des adultes sourds, et deuxièmement, il faut développer des programmes à tous les niveaux, afin de donner suite aux approches les plus modernes au niveau de l’alphabétisation chez les personnes sourdes.

Le Secrétariat national à l’alphabétisation a identifié deux champs prioritaires: l’alphabétisation familiale et l’alphabétisation en milieu de travail. Ces deux champs sont également cruciaux pour le domaine de la surdité. Il est bien connu que c’est dans les premières années que la base de l’écriture et de la lecture s’établissent. Ceci est vrai autant pour les enfants sourds que les enfants entendants. La famille devient alors l’incubateur pour les techniques de lecture et ceci est particulièrement le cas des familles qui ont des enfants sourds.

Bien que les défis soient considérables, l’heure est à l’optimisme. Du côté de la recherche, les chercheurs travaillant de près ou de loin du domaine de la surdité atteignent de nouveaux objectifs dans tous les aspects de la linguistique et du développement cognitif, puisque ces objectifs rejoignent ceux de l’alphabétisation. Plusieurs de ces études sont dans le domaine du langage des signes et son lien au mot écrit. Selon plusieurs chercheurs, d’autres développements sont prometteurs dans le domaine du langage parlé et des mécanismes d’aide.

Quant aux programmes pratiques, presque toutes les provinces mettent à la disposition des adultes un programme quelconque d’alphabétisation; quelques-unes n’en sont qu’à leur début, d’autres comme le projet GOLD en Ontario, en sont à un stade avancé. Des programmes pour les sourds francophones au Québec (Centre Alpha-Sourd) viennent tout juste d’être mis sur pied. On peut aussi voir de l’activité dans le secteur francophone en Ontario. Des programmes sont aussi en développement en Nouvelle-Écosse, au Manitoba et en Alberta pour n’en nommer que quelques-uns. L’application de nouvelles technologies de communication nous offre aussi une lueur d’espoir. Des appareils d’aide tels que le système téléphonique pour les sourds et les émissions sous-titrées à la télévision contribuent tous à l’alphabétisation. De plus, l’utilisation de la vidéo-conférence et des techniques de formation à distance tant pour l’enseignement que l’interprétation, sont des avenues passionnantes pour l’avenir.

Toutefois, il reste encore beaucoup d’obstacles. Le financement est toujours un problème. Le manque d’enseignants, d’interprètes et de personnel de support qualifiés est aussi un problème chronique dans plusieurs régions du pays. Nous avons besoin de programmes uniformisés et d’une plus grande communication entre les intervenants. Tous reconnaissent l’importance de l’engagement direct de la communauté sourde dans les programmes, mais souvent, les ressources ne sont pas disponibles pour assurer cet élément important.

Finalement, si nous voulons intégrer les personnes sourdes dans le milieu du travail, des partenariats significatifs à long terme avec le secteur privé devront être mis sur pied. La surdité est, de par sa nature, une condition d’isolement, et il est essentiel de faire de la sensibilisation du public face aux réalités de la surdité. La question de l’alphabétisation sera au centre de cette démarche. On peut s’attendre à ce que des méthodes de communication modernes impliquant l’Internet ainsi que plusieurs autres nouvelles technologies de télécommunication jouent un rôle important dans le processus.

Jamie C. MacDougall Jamie C. MacDougall est président de l’Institut canadien de recherche et de formation sur la surdité, basé à Montréal, et est membre du personnel du département de psychologie de l’Université McGill.

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